Manifeste pour un dialogue

Contre la guerre des vérités
Manifeste pour un dialogue 

Laurent Bovet


Préambule

Notre société est soumise à plusieurs épreuves qui favorisent une opposition entre deux blocs avec, en gros, d’un côté les défenseurs d’un discours officiel et de l’autre les tenants d’un discours alternatif. L’objectif, ici, n’est pas de dire qui a tort et qui a raison car il existe bien assez de ressources qui traitent des sujets concernés. Nous cherchons à éviter le cloisonnement et la guerre de tranchées. En effet, si le danger de perdre le contact avec la réalité des faits s’avère présent et très sérieux, on peut postuler que le danger lié au durcissement des positions le soit plus encore. En prenant le parti que, parmi les protagonistes, il existe un grand nombre qui s’exprime de bonne foi, on peut construire une plate-forme de débat, d’argumentation et d’expérience partagée. Tout ceci avec le respect mutuel que l’on se doit au sein d’une même espèce.

De quelle guerre parle-t-on ?

Les forces en présence

On constate qu’une partie de la population adhère à une interprétation alternative de la réalité qui diffère de l’interprétation officielle. En utilisant ces adjectifs relativement neutres, on peut éviter de préjuger des interprétations puisque ce n’est pas l’objectif de ce texte. Même s’ils se révèlent insuffisants pour caractériser pleinement ce qu’ils recouvrent on acceptera cette simplification de langage.

Les officialistes

Pour qu’il existe une voix alternative, il faut une voix officielle. Le terme officiel peut donner une impression de soumission au discours figé d’une autorité indiscutable mais ce n’est pas le cas ici. Par officiel, on entend que la validité du discours repose sur un nombre significativement élevé de groupes indépendants composés de personnes étudiant la réalité selon des méthodes construites tout au long de l’histoire de l’humanité. Ces groupes sont des institutions publiques ou privées et les méthodes relèvent de démarches scientifiques et journalistiques.  C’est uniquement l’aspect institutionnel et l’universalité des méthodes qui mène au qualificatif officiel. Nous appellerons donc officialistes les protagonistes qui se réclament de ce camp. Il est important de noter que les officialistes font preuve d’exigence intellectuelle. Ils sont réceptifs en premier lieu à l’argumentation rationnelle et ont tendance à éviter la dimension émotionnelle des discours qu’ils étudient.

Les alternativistes

Pour ceux que l’on nommera alternativistes, l’interprétation officielle est erronée ou insuffisante. Parfois même, c’est le manque d’interprétation officielle qui mène à la recherche d’une interprétation qualifiée d’alternative. Les alternativistes ont conscience de ce qui les distinguent des officialistes et mettent en doute, voire rejettent tout ou partie de leurs méthodes, motivations et résultats. Ils prennent plus volontiers en compte la dimension émotionnelle dans leur discours ce qui rend leur interprétation de la réalité plus proche de leur ressenti et plus éloignée de l’interprétation officielle, plus intellectuelle.

Le champ de bataille

Malheureusement, il n’y a pas ou très peu de dialogue entre les officialistes et les alternativistes. Les plus vocaux semblent en croisade plutôt que dans le débat et le besoin de convaincre. Sur les réseaux sociaux, on ne cherche plus à communiquer avec l’autre camp, on insulte.  L’anonymat encourage l’injure. Ceux qui s’expriment à découvert sont sujets à de violentes campagnes de dénigrement. Les espaces d’expressions de chaque camp sont imperméables et n’invitent pas à l’exercice de la contradiction et du débat.

Les armes

Les plus acérées sont les insultes. Un officialiste peut traiter d’idiot ou d’imbécile un alternativiste sans que cela soit choquant dans son propre camp. Un alternativiste peut traiter de corrompu ou de traître un officialiste sans que cela soit choquant dans son propre camp. La plupart des gens qui utilisent ces mots ne les utiliseraient pas à propos de leurs proches ou amis, même s’ils ne partagent pas les mêmes idées. La course à l’armement et l’escalade de la violence verbale a atteint un niveau qui rend très difficile le retour à une discussion apaisée. A l’extrême, les insultes se changent en menaces et il semble clair que ceux qui les profèrent ont abandonné l’idée de débattre et de convaincre. A moins qu’ils décident de quitter leur posture violente et adoptent une voie respectueuse et constructive, ce texte ne s’adresse pas à eux.

Une solution de paix

La paix ne signifie pas adopter la position de l’autre mais devenir capable de dialoguer de façon apaisée et raisonnable. Pour y parvenir, il faut retrouver les valeurs fondamentales qui sont communes aux deux parties.

Le doute, source de vérité

Le point commun le plus remarquable entre les officialistes et les alternativistes se trouve lié au besoin de douter et à la capacité de le faire.

La science est fondée sur la mise en doute des théories proposées. Le savoir ne s’est pas construit sur des certitudes mais sur des théories qui deviennent solides à force de résister aux tentatives de les invalider. On ne sait rien avec certitude, on renforce un savoir à l’aide de la mise en doute répétée. C’est le mode de fonctionnement des officialistes.

Les alternativistes fondent leur recherche de vérité sur la mise en doute du discours des officialistes. Le résultat de leur recherche conduit généralement un faisceau d’indices pouvant mener à plusieurs interprétations alternatives de la réalité.  Souvent, on favorise une interprétation sans l’exprimer de façon explicite, en laissant l’interlocuteur le soin de se l’approprier. Elle est plus émotionnelle et diffuse et, par conséquent,  rarement soumise elle-même à l’exercice du doute.

Dans les deux cas, on interroge les théories, on exige des arguments et on propose des contre-arguments.

La qualité du débat

Arguments et contre-arguments constituent l’essence du débat mais il faut aussi s’assurer de parler de la même chose. Souvent les débats se révèlent asymétriques dans leur matière car les protagonistes ne définissent pas ensemble le sujet traité. On assiste à un dialogue de sourd.

Il faut donc prendre soin d’amener à la même table les gens dont on sait qu’ils peuvent traiter du même sujet. C’est la tâche des animateurs et journalistes qui, au lieu de rechercher un combat spectaculaire et stérile, doivent promouvoir l’intelligence dans le débat, la capacité de chacun à comprendre la position de l’autre.

Un officialiste doit accepter de débattre avec un alternativiste même s’il juge son discours farfelu. Il est tenu au respect et à l’écoute. En contrepartie, l’alternativiste devra s’appliquer à argumenter sur le sujet discuté de la façon la plus précise possible.

L’expérience de la réalité

Lorsqu’on cherche à interpréter la réalité, on se limite souvent à l’observation d’un nombre restreint de réalités, ou plus précisément de témoignages de la réalité. 

Le scientifique observe ce qui est mesurable, alors qu’il existe de nombreuses manifestations qui font partie de la réalité et qui sont difficilement mesurables, comme les émotions et le ressenti, par exemple.

Quand un alternativiste met en doute un énoncé officiel, il ne doit pas seulement observer les témoignages qui créent ce doute mais aussi prendre en compte les éléments qui sont à l’origine de l’énoncé et peuvent contredire ce doute.

Il est nécessaire que l’on accepte d’expérimenter la réalité des autres. Par exemple, en les suivant quelques heures dans leur quotidien pour comprendre leur situation. Quand le débat des mots est stérile, il faut se rendre visite en qualité d’être humains, avec nos facultés de ressenti et d’écoute.

La bienveillance

Pour de multiples raisons, on peut s’énerver et se révolter contre beaucoup de choses. Ce n’est pas en soi une raison pour être disqualifié et écarté du dialogue. Par contre, il est nécessaire de contrôler ces émotions lorsqu’on choisit de discuter. 

Chacun vit avec ses proches, côtoie un cercle d’amis. Nous savons tous être bienveillants avec eux. Parmi les motivations profondes de chacun, on retrouve la vie, la famille, la nature, l’équilibre, la justice, le soin d’autrui. Cette bienveillance est un point commun que l’on peut exploiter pour mieux dialoguer.

Croire ou savoir

Qu’une conviction découle d’une théorie scientifique ou d’une croyance, elle peut engendrer une souffrance. L’anxiété provoquée par la froideur d’une prévision climatologique ou la difficulté de vivre en accord avec sa religion en sont des exemples. Nous sommes tous exposés aux mystères du monde, à un inconnu qui peut être vertigineux. Les chemins de vérité que l’on emprunte répondent à cette anxiété mais il ne faut pas qu’ils engendrent d’autres souffrances, comme celle de perdre nos amis parce qu’ils ont choisi un autre chemin.


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